Les lettres de non motivation

  • Les lettres de non motivation, par Julien Prévieux, en octobre, à la Médiathèque de Ploufragan. Sous forme de canular, Julien Prévieux a répondu à des offres d’emploi en expliquant que les postes ne l’intéressaient pas. Une exposition sur ce thème sera visible du 2 au 27 octobre aux heures d’ouverture de la médiathèque. Entrée libre, réservation conseillée. Une boîte à textes est à la disposition du public jusqu’au 20 octobre. L’objectif est d’y déposer des textes sur le travail, pour le crieur de rue.

Julien Prévieux, avec, derrière lui, l’une des réponses à ses surréalistes lettres de non-motivation dans la galerie parisienne qui expose régulièrement son art, très centré sur le travail : Article paru dans Ouest-France le jeudi 13 novembre 2008, par Claude Stéfan et Pascale VERGEREAU : 

Madame, monsieur,

Je vous écris suite à votre proposition de chef de secteur parue dans Le marché du travail. Je dispose d’une solide formation commerciale, d’un tempérament enthousiaste et d’un goût immodéré pour la junk food(la malbouffe). Fort de cette expérience, j’ai largement dépassé le poids limite qu’on peut se permettre si l’on veut se déplacer. Malheureusement, votre poste se situe en région parisienne et je ne m’éloigne jamais du supermarché Franprix de la rue des Amandiers. Par conséquent, je me vois dans l’obligation de refuser votre offre.
Dans l’attente de votre réponse, etc

Qui n’a pas eu envie, comme le signataire de cette lettre à la société Benedicta(les sauces) de répondre de façon surréaliste à une petite annonce, au cours d’une déprimante recherche d’emploi ? Julien Prévieux, lui, a osé. Parce qu’il est artiste ? Il ne l’était pas lorsqu’il a commencé, à Grenoble, dans sa chambre d’étudiant des Beaux-Arts… après une prépa HEC, deux années de médecine, un master de biologie.

Le garçon, 34 ans aujourd’hui, s’est longtemps cherché, sous la pression d’un père directeur financier et d’une mère prof qui rêvaient pour lui « d’une situation stable ». Comme il fallait bien financer ses études, il s’est d’abord mis en quête de petits boulots. Pas forcément en rapport avec ses compétences. Quoique…

« L’aventure des lettres a commencé par un banal refus », raconte-t-il, rieur, dans la galerie Jousse Entreprise qui l’expose à Paris. « Par vengeance », il a rédigé cinq ou six autres courriers déclinant de façon totalement délirante des offres d’emploi du Parisien, du Figaro ou duMarché du travail. Bilan : deux réponses. Dont une lettre type, montrant bien que le DRH de l’entreprise recruteuse n’avait rien lu de sa bafouille. « Je me suis dit : ‘il y a là quelque chose qui révèle beaucoup de notre société’. »

Pris au jeu, il a piégé plus de 1 000 entreprises françaises et étrangères en sept ans, avec des argumentaires hilarants. À un marbrier des Yvelines : Vous cherchez quelqu’un de souriant ? Le travail n’est pas une partie de rigolade. Aux supermarchés Champion, à la recherche de chefs de rayon :Je n’ai jamais été champion. À une grande entreprise de transports publics de la région parisienne : Une entreprise qui ne cite pas son nom ne me semble pas très fiable. La RATP, qui avançait masquée, « a pris bonne note de sa non-candidature ».

Rares sont les entreprises qui lui ont envoyé une réponse personnalisée. Mais il y en a eu… et de belles. Le PDG et le « responsable corporate » du lessivier Henkel se sont fendus d’une longue explication après une lettre de non-candidature les accusant de pollution de rivières. L’artiste a été nettement « plus ému » par la défense de son activité par un coupeur de verre. Il lui avait écrit : J’ai déjà vu des métiers dont la désuétude frôlait l’indécence, mais là, vous dépassez les bornes !
En admirateur du comique Buster Keaton ou de l’artiste performeur Chris Burden, Julien Prévieux aime la performance physique. Fan de skate board, il s’est d’abord placé au coeur de vidéos le montrant roulant contre les murs. « Les lettres, c’est une autre façon de tester la résistance du monde. Je reçois plein de mails de gens qui me disent merci, me racontent l’ambiance dans leur entreprise ou leur expérience à l’ANPE ! »

« Son propos n’est pas celui du pastiche, ou de la caricature, c’est tout l’inverse », souligne Grégoire Chamayou, l’éditeur du recueil de ses meilleures lettres, vendu à 12 000 exemplaires en un an. « Chacun des personnages qu’il incarne fait apparaître le jeu social de la recherche d’emploi comme ce qu’il est : factice, mensonger, et en définitive, d’une incroyable violence. »

À la Biennale d’art contemporain de Rennes, au printemps, à la Fiac, dans des galeries de La Haye, San Francisco, Istanbul, Julien Prévieux a exposé ses lettres, avec annonces et réponses correspondantes, sous verre. Les originaux sontachetéspar des fonds régionaux d’art contemporain, des collectionneurs ou « des costume-cravate ». Chefs d’entreprise ou DRH. L’un d’eux lui a confié qu’il allait accrocher son acquisition dans son bureau, « comme exemple à ne pas suivre ».

Depuis un an, l’artiste a stoppé ses courriers. Le comédien François Morel en a lu récemment au Festival de la correspondance de Manosque, avec la chanteuse Juliette. Le thème du travail continue à « obséder » le facétieux Prévieux, toujours à la recherche de l’exploit. À un congrès de l’UMP, il a réussi à « voler » les empreintes digitales de Nicolas Sarkozy, en lui faisant dédicacer un livre. À Metz, il expose une « Bibliothèque des savoirs inutiles » ; prépare un film qui montrera, en parallèle, l’arrêt des chaînes de production modernes et la remise en route d’anciennes.
Il poursuit aussi, sur toiles, une codification de textes d’économie classique, inspirée du système de décryptage de la Bible par les moines. « Pour les faire parler, tels des oracles, des licenciements massifs, de la catastrophe financière. S’attaquer à l’inattaquable, aux systèmes trop lourds pour l’individu » Ça, ça le motive !

Lettres de non-motivation.Zones, éditions la Découverte. 9,80 €. Recueil consultable en intégralité sur le site editions-zones.fr

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